Documentaire, Hassane Mezine, France, 2018, 87′

Synopsis : “Franz Fanon est mort en décembre 1961 mais sa pensée irrigue de nombreux terrains de lutte à travers la planète. D’hier à aujourd’hui le documentariste Hassane Mezine donne la parole à des femmes et des hommes qui ont connu et partagé avec le “guerrier-silex”, selon la belle formule d’Aimé Césaire, des moments privilégiés au cours de la lutte mais aussi dans l’intimité familiale et amicale.”

Projections à Neuchâtel au cinéma Minimum : samedi 28 septembre 2019, 18h.

Commentaire : Une belle manière de faire connaissance avec une pensée pas assez connue en Suisse. Ce documentaire présente dans un premier temps les lignes de force de la pensée de Frantz Fanon, ainsi que des éléments marquants de sa biographie. Cet activiste inarrêtable pour la cause africaine et pour la libération de l’Algérie notamment, s’est exprimé depuis sont point vue de psychiatre, d’ancien colonisé (né à la Martinique), et de partisan humaniste contre le système colonial. S’insurgeant contre les conceptions racistes enseignées dans les études psychiatriques, qui ont fait du colonisé un être sauvage qui n’aurait pas un usage de son cerveau comme le ferait le colon, Fanon était contre toute forme de déshumanisation et d’avilissement d’un être humain par un autre.

Critique cependant envers les accomplissements réels des mouvements de libération auxquels il a pourtant participé, Fanon avait des réticences (qui se sont avérées) concernant les niveaux de société qui ont été récupérés par le système colonial et perdurent malgré l’indépendance des peuples (de l’Algérie par exemple). Des acteurs et des fonctionnements économiques reprennent en effet la place des dominants du système colonial. Si la décolonisation culturelle (au sens d’ethnique) a pu être faite dans certaines situations, la décolonisation économique, patriarcale, sociale, etc. n’a pas pu s’opérer.

C’est avec ce regard critique et engagé que se construit la deuxième partie du documentaire de Hassane Mezine. Dans différents lieux dans le monde, des actrices et des acteurs qui travaillent et se battent auprès de peuples opprimés s’expriment et disent dans quelle mesure la pensée de Frantz Fanon les aide dans leur quotidien militant. Une de ces voix est Samah Jabr, psychiatre palestinienne, pour qui l’activisme peut être une thérapie pour les personnes qui subissent l’oppression, la violence physique et/ou mentale.

Pour répondre à la violence du système colonial, et souvent à la violence des colons, les peuples colonisés se retrouvent à devoir faire usage de la violence, comme unique outil de réponse possible par rapport à la situation de rapport de force dans laquelle ils se retrouvent ne plus être elles-mêmes ou eux-mêmes. Toutefois la violence que Fanon évoque pour que le-la colonisée se libère du système colonial, peut prendre des formes diverses et créatives. La colère des opprimé-e-s est un exemple. Le pacifisme collectif et organisé, dirigé contre l’oppresseur, le laissant par conséquent face à sa propre violence, est un autre exemple possible. Le ralliement à travers la musique (engagée) ou toute forme d’expressions culturelles et artistiques en est un autre selon moi.

Au lieu de donner des recettes miracles sur la marche à suivre pour la libération des peuples, Fanon rappelle qu’il est le devoir de chacune et chacun de savoir, à partir de la situation sociale, socio-économique, socio-culturelle, etc. qui nous définit, de savoir quelles “missions” ou quels horizons de possibles nous sont donnés d’accomplir ou pas.

“Chaque génération doit, dans une relative opacité, trouver sa mission, la remplir ou la trahir.” (in Les damnés de la terre, Frantz Fanon)